La Haine, vingt ans après le béton
On revoit La Haine et rien n’a changé.
Non — c’est pire. Tout a changé, mais dans le mauvais sens. Le film de Kassovitz, en 1995, avait la brutalité d’un constat. Trente ans plus tard, le constat est devenu prophétie réalisée, et la prophétie est devenue paysage quotidien.
La chute continue
« Jusqu’ici tout va bien. » La phrase est devenue un mème, une citation de t-shirt, un titre de podcast. Elle a été récupérée, digérée, excrétée par la machine culturelle. Mais la chute, elle, continue. L’homme tombe toujours. Le sol n’est toujours pas arrivé — ou peut-être qu’on s’est simplement habitués à tomber.
Ce que le film ne pouvait pas prévoir
Kassovitz ne pouvait pas prévoir que la banlieue deviendrait un genre cinématographique. Que la colère serait esthétisée, formatée, primée à Cannes. Que des réalisateurs filmeraient la misère en Dolby Atmos et que des critiques parleraient de « regard nécessaire ».
La Haine n’est pas un « regard nécessaire ». C’est un cri. Et un cri, on ne le critique pas. On l’entend ou on le fuit.
Aujourd’hui
Aujourd’hui, les cités ont des caméras de surveillance mais pas de caméras de cinéma. Les images de la banlieue sont des images de contrôle, pas de création. Le noir et blanc de Kassovitz était un choix esthétique. Le noir et blanc des caméras de surveillance est un choix économique.
La différence entre les deux, c’est tout le cinéma.
Il ne s’agit pas de revoir La Haine. Il s’agit de comprendre pourquoi on a encore besoin de le revoir.